Le premier Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques du Québec ne doit pas être bâclé
Première de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril 2026, a été reportée. Voir la liste des signataires ci-dessous. Les articles suivants sont ici et ici.
À l'exception des spécialistes et des militant·es très vigilant·es, la société civile a, en pratique, été écartée de la réflexion sur l'avenir énergétique du Québec. Des fonds publics dilapidés dans la filière batterie au volte-face en faveur des centres de données, du projet de doublement des capacités d'Hydro-Québec à l'envahissement du privé et à l'introduction surprise du nucléaire et de l'hydrogène bleu parmi les options envisagées : la population est réduite au rôle d'observatrice impuissante des stratégies que le gouvernement improvise en série pour propulser un développement industriel irréfléchi. L'élaboration du tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec aurait dû servir à corriger cette anomalie.
Attendu le 1er avril 2026 en vertu de la Loi 24 (PL 69), le dépôt du PGIRE a déjà été reporté « de plusieurs semaines ». Nous croyons que ce délai devrait être prolongé de plusieurs mois afin d'assurer la robustesse scientifique, sociale et économique du plan tout en observant les processus démocratiques qui lui conféreraient sa légitimité.
Des choix pour longtemps
Sorte de GPS collectif, le PGIRE guidera nos choix énergétiques pour 25 ans, avec des mises à jour tous les six ans. Les décisions qu'il inspirera à court terme auront des répercussions profondes et souvent irréversibles à long terme. C'est sans doute pourquoi la Loi 24 exige que le ministre « consulte la population » et « soumette le plan à la Régie de l'énergie afin qu'elle donne son avis ». Or, l'examen des documents publiés en lien avec ce plan — soit leRapport préliminaire du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE), lesavis et mémoires transmis à la Régie de l'énergie et enfin, l'avis que la Régie a émis en réponse au Rapport préliminaire du MEIE — révèle que le MEIE a failli à ces obligations. Il démontre aussi qu'à moins de réorientations majeures, le MEIE engagera le Québec vers des choix risqués pour sa décarbonation, sa sécurité énergétique, la santé du territoire, l'abordabilité de l'énergie et le climat social.
Une information fragmentaire et orientée
L'avis de la Régie sur le Rapport préliminaire du MEIE est implacable : en termes polis, il invite carrément le MEIE à refaire ses devoirs. Des experts ne sont guère plus tendres. Parmi eux, le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau, juge que le Rapport préliminaire du MEIE « n'est pas le document sur lequel la Régie de l'énergie devrait se pencher selon la loi, puisqu'il n'est pas un plan » . Normand Mousseau, directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal, observe que le Rapport préliminaire « semble ignorer les économies, les gains potentiels directs ainsi que les retombées économiques de la transformation du système énergétique ». LeRegroupement national des conseils régionaux de l'environnement du Québec dénonce que « ni les experts dont la Régie a retenu les services ni les participants au processus de consultation ni la Régie elle-même n'auront accès au PGIRE avant qu'il ne soit soumis à l'approbation du gouvernement ». Le PGIRE demeure donc une boîte noire qui, à moins de revirement imprévu, placera encore une fois la population devant le fait accompli.
Les valeurs absentes du débat
Nos choix énergétiques sont indissociables de nos choix de société. La décarbonation est-elle un impératif de sécurité publique et de justice intergénérationnelle ou un prétexte à l'escalade industrielle et numérique ? La surconsommation et la mobilité extrême sont-elles des valeurs cardinales ? L'énergie doit-elle enrichir des investisseurs ou garantir le droit à la chaleur et à la fraîcheur pour toutes et tous ? Ces questions fondamentales doivent faire l'objet d'un vrai débat public — et leurs réponses doivent orienter le PGIRE.
Des stratégies climatiques irréalistes, sans marge de précaution
Les scénarios du Rapport préliminaire visent une réduction d'au moins 80 % des émissions de GES d'ici 2050, par rapport à 1990, et la compensation des émissions résiduelles. Mais les moyens proposés pour y parvenir sont peu convaincants : absence d'effort crédible de sobriété, faible empressement à sortir du pétrole, détour troublant par le gaz naturel pour le camionnage, entêtement à privilégier le gaz naturel pour faire face aux pointes électriques, dépendance à des volumes illusoires de gaz renouvelable et à des technologies incertaines de séquestration du carbone, etc. Cette combinaison de cibles molles et de stratégies irréalistes laisse peu d'espoir quant à l'atteinte de la carboneutralité en 2050.
Se donner le temps de bien faire
Les prétextes pour reporter l'adoption du PGIRE ne manquent pas, notamment la chaise musicale qui a placé trois ministres différents à la tête de son élaboration depuis l'adoption de la Loi 24, il y a onze mois. Le tout nouveau ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, Bernard Drainville, doit s'en saisir pour donner à la Régie de l'énergie le temps de jouer le rôle qui lui est dévolu selon la loi et lancer le débat de société si nécessaire et si largement réclamé, quitte à ce qu'un nouveau gouvernement reprenne la balle au bond après les élections d'octobre prochain.
Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :
• Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
• André Bélanger, Fondation Rivières
• Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
• Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
• Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
• Karl Janelle, Coalition climat Montréal
• Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
• Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
• Stéphanie Pelletier, Mères au front
• Martin Poirier, Rimouski en transition
• Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
• Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
• Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
• Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
• Claude Vaillancourt, Attac Québec
• Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
• Chloée Guillette, Demain Verdun
• Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
• Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
• Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
• Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)
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