Colonialisme en Kanaky : Cachez-moi cette colonie qu'on ne saurait voir
Face à la crise, pour accéder à l'indépendance, qui sévit en Kanaky, territoire semi-autonome au sein de la France situé dans le Pacifique à l'est de l'Australie, la droite réactionnaire défend le « grand remplacement » du peuple kanak afin d'accéder à l'indépendance.
Depuis maintenant plusieurs mois, l'archipel mélanésien de la Nouvelle-Calédonie (Kanaky en langue kanak) est en proie à une mobilisation massive et populaire afin d'assurer son autodétermination face à la décision de Paris, son maître colonial, d'ouvrir la voie vers l'officialisation de facto de son statut de « colonie de peuplement ». Depuis 1946, le territoire de la Nouvelle-Calédonie est classé comme un « territoire non-autonome », un des derniers territoires non décolonisés au monde selon les Nations Unies. Depuis les Accords de Nouméa de 1988, la France est censée accompagner la Nouvelle-Calédonie vers un processus d'autonomisation, pouvant potentiellement déboucher sur l'indépendance. Pourtant, en raison de ses richesses minières et de l'importance de la localisation géostratégique de l'archipel, la réalité est tout autre.
En 2024, ça devrait faire consensus que la colonisation est une chose du passé n'est-ce pas ? À l'ère actuelle, c'est justement parce que ce n'est plus accepté comme une domination naturelle, avec d'autres principes tel que le racisme scientifique, l'eugénisme, le patriarcat et la suprématie blanche, que les discours classiques colonialistes se muent en des discours plus fourbes. Dans les nouveaux discours d'extrême droite, le racisme n'est certes pas souhaitable mais nécessaire pour répondre à la « colonisation » – pour reprendre la théorie raciste du « grand remplacement » – des « anciennes » puissances coloniales par les peuples anciennement colonisés. La suprématie blanche, on ne la scande plus sur tous les toits, seulement en privé, et on la remplace par la défense des soi-disant valeurs de la « culture occidentale ». Ce n'est pas parce qu'on est raciste qu'on veut moins de demandeur·euses d'asile, c'est parce qu'iels sont incapables de s'intégrer à notre culture, n'apprennent pas notre langue, etc. Selon les chantres du déclin de l'Occident, on n'agit pas comme des racistes parce qu'on est mû par des sentiments racistes mais parce que c'est la seule façon de parer la décadence de nos sociétés occidentales. Sauf en Kanaky…
Gauche hypocrite ou droite en dissonance cognitive ?
Blaise Pascal disait « vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Autrement dit, ce qui est bon ou vrai pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre. À la lumière du débat qui anime les sphères françaises d'extrême droite depuis le début de la mobilisation du peuple Kanak – dont appartiennent certains de nos illustres démagogues québécois, notamment Mathieu Bock-Côté – cette citation ne pourrait sonner plus vraie.
Dans leur émission hebdomadaire, « La Rencontre », Richard Martineau et Mathieu Bock-Côté s'offusquaient du prétendu « inversement des principes de la gauche ». Selon eux, les événements en Kanaky ont démasqué la vraie hypocrisie de la gauche ayant des valeurs à géométrie variable selon qu'on est perçu comme étant colonisé ou colon. Pourtant c'est l'extrême droite qui vit une profonde crise identitaire depuis le début de la mobilisation massive du peuple kanak et de leurs allié·es dans l'archipel et en métropole française. Selon ses hérauts, la théorie du « grand remplacement », exportée à l'extérieur de l'Hexagone vers la Kanaky, devient la norme de l'universalisme républicain. La faute des Kanaks, ces communautaristes, serait de résister à leur assimilation, de résister à la destruction de leur culture et de leur autonomie millénaire.
Les réactionnaires et les vieilles méthodes coloniale
Le « droit du sang », slogan de l'extrême droite, fer de lance de la protection des populations européennes contre la « colonisation inversée » et de toutes les théories racistes aussi loufoques que macabres qui y sont associées, se transmue en défense du « droit du sol » pour justifier le rapt des terres kanaks et l'imposition d'une colonie de peuplement. Après tout, tout au long de l'histoire du colonialisme, le droit au sol du colon a toujours été préféré à celui du colonisé.
Cette malléabilité des discours suprémacistes blancs, qui se cachent derrière des faux-semblants d'universalisme, n'a rien de nouveau. On peut justifier à la fois la lutte contre l'immigration en Occident au nom du « grand remplacement » et, au contraire, en Kanaky et ailleurs dans le Sud global, justifier un véritable colonialisme mis en œuvre au nom des prétendues « valeurs républicaines ». On dénonce le « racisme anti-blanc » à l'égard des populations descendantes de colons, les Caldoches (qui détiennent la majorité du pouvoir économique, institutionnel et politique sur l'archipel), et pourtant on justifie le racisme systémique à l'égard des populations « non-blanches » dans un contexte occidental.
Loin de démasquer la gauche, la situation en Kanaky démontre à quel point cette nouvelle extrême droite malgré son paint job rhétorique est toujours le véhicule des vieux discours colonialistes et suprémacistes blancs : « pour qui ils se prennent ces sauvages kanaks qui pensent pouvoir se gouverner sans les lumières de la France ? »
L'accélération du colonialisme de peuplement
Ce qui est en jeu en Kanaky est vieux comme le monde et ce malgré le fait qu'on essaie de dire que l'enjeu est complexe, malgré le fait que les autorités coloniales françaises et l'extrême droite essaient d'actualiser leur discours pour justifier les crimes du colonialisme au 21e siècle. Ce qui est en jeu en Kanaky, c'est l'accélération d'un processus de colonisation de peuplement déguisé comme un processus démocratique à portée universaliste.
Malgré le fait que les Kanaks soient la majorité de la population et les habitant·es millénaires de la Kanaky, iels sont mis·es au banc de la société depuis le début du processus de colonisation. On parle d'une situation d'autonomie de la Kanaky, du fait de son statut de collectivité sui generis au sein de l'administration des territoires d'outre-mer français. Mais peut-on véritablement parler d'autonomie quand une grande partie des décisions politiques et pouvoirs régaliens sont encore entre les mains de Paris et que la majorité de la richesse économique de l'archipel est expropriée aux Kanaks qui représentent 70 % des personnes pauvres de l'archipel ?
Le colonialisme de peuplement dans sa version actualisée utilise un processus de légitimation de la colonisation à travers des statuts sui generis : le statut de territoire d'outre-mer en Nouvelle-Calédonie, le néocolonialisme en Afrique et en Amérique Latine, les ententes sur les retombées économiques avec les nations autochtones ici au Canada et au Québec, etc. À l'époque actuelle, rares sont les États – à part Israël – qui utilisent sans se dissimuler la force, le nettoyage ethnique et le génocide pour arriver à leurs fins. Pourtant sur le long terme le résultat est pareil : l'élimination de la population autochtone au profit d'une population de colons. À l'heure actuelle les colonies n'ont plus pignon sur rue, on les cache, on les dissimule à travers des mirages juridiques, administratifs et discursifs.
La lutte du peuple Kanak est une lutte universelle
Le peuple kanak et leurs allié·es mènent une lutte contre l'effacement de leur culture et modes d'organisation politique. La condition humaine qui pousse à lutter pour la préservation de nos identités, de nos cultures et leur transmission à travers les âges est universelle. En ce sens, c'est la cause kanak qui rejoint les principes universels épousés par la Révolution française, la volonté de décider pour soi, de réaffirmer les principes de liberté et d'égalité des droits.
Le projet politique de l'extrême droite a toujours été contre les principes fondamentaux des Lumières. Le projet politique de la gauche, notre projet politique, a toujours été celui de pousser ce projet d'émancipation universelle à sa finalité logique : une réelle égalité substantielle pour tous·tes. Le combat contre la dernière itération de l'extrême droite ne peut pas se faire sans reconnaître la lutte des peuples pour la décolonisation, que ce soit celle des Kanaks ou ici en Occident contre les vestiges du colonialisme, le racisme systémique, l'islamophobie et aujourd'hui plus que jamais le racisme anti-palestinien. Les théories et les mouvements décoloniaux n'enlèvent rien à ce projet universaliste des Lumières, ils le perfectionnent. Aujourd'hui et depuis toujours, la lutte pour l'universalisme est du côté des damné·es de la terre. Alors que l'identitarisme étriqué et vulgaire de l'extrême droite nous mène vers l'abîme, nous devons revêtir le manteau de l'universalisme et de l'humanisme.
La Kanaky libre nous libérera tous·tes. La Palestine libre nous libérera tous·tes.
Niall Clapham Ricardo est militant et journaliste.
Photo : Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0)